Les 3 ans de retard du Boeing 787 ou l’innovation mal maîtrisée

Regard sur... par KALYDEO 14 nov. 2011 0

Le 26 octobre dernier, le tout dernier avion de ligne de Boeing, le 787, a effectué son premier vol commercial entre Tokyo et Hong Kong… avec près de 3 ans et demi de retard sur le planning initial qui prévoyait l’entrée en service en mai 2008. Réussite technologique et commerciale, le constructeur américain a cependant failli dans la direction du programme. Un cas d’école sur la gestion de l’innovation et des risques qui y sont associés.

D’un point de vue technologique, c’est probablement l’avion de ligne le plus innovant depuis bien longtemps. Peut-être même depuis le Concorde. Lorsqu’en 2004, Boeing a annoncé le lancement d’un avion de ligne au fuselage en composites de carbone, le constructeur américain a visé juste : ce matériau permet à l’appareil d’être beaucoup plus léger qu’un avion réalisé en aluminium. Cette technologie, couplée à des moteurs nouvelle génération, permet des coûts d’exploitation jusqu’à 30% moins élevés par rapport à son prédécesseur, le Boeing 767. Et cela a tout de suite fait mouche auprès des compagnies aériennes qui ont commandé en masse le 787. Le carnet de commandes affiche très vite plus de 800 commandes fermes, un record pour un appareil qui n’existait alors que sur le papier.

Mais Boeing ne s’est pas arrêté à l’innovation technologique. L’entreprise a complètement bouleversé sa manière de travailler. Alors que pour ses programmes précédents elle gardait la main sur le plus gros de la conception et de la construction, elle a cette fois externalisé la majeure partie de ce travail à des partenaires (parmi lesquels on peut trouver le consortium européen EADS, maison mère d’Airbus). Ces partenaires ont pris en charge une partie significative des coûts de développement du programme et partagent les risques avec le constructeur américain.

Malheureusement pour Boeing, la conjugaison de toutes ces nouveautés à viré au cauchemar :

  • Sous-traitance poussée à l’extrême - Boeing a maximisé l’appel à la sous-traitance pour le 787. Elle a même vendu certaines de ses usines pour ensuite travailler avec elles et externaliser au maximum les risques. Faire travailler autant de sous-traitants ensemble n’est pas chose aisée. Certaines pièces sont arrivées aux Etats-Unis avec une documentation incomplète voire dans une langue différente de l’anglais, quand d’autres ne respectaient tout simplement pas les normes définies par Boeing, les spécifications ayant été mal interprétées.
  • Compétence des sous-traitants - Le projet comportait un risque technologique non négligeable. L’utilisation des matériaux composites dans les avions de ligne ne remonte pas à hier. Mais elle était limitée à quelques éléments spécifiques et non à un fuselage entier comme ici. Cela nécessite des compétences poussées dans l’usinage de pièces en composites, que peu de sociétés possédaient à l’époque. Si certains ont pu respecter leur engagements, d’autres ont vite été dépassés par l’ampleur de la tâche.
  • Mauvaises décisions du management - D’une part, Boeing n’a pas exercé un contrôle suffisant sur ses sous-traitants et d’autre part, il a fixé des délais extrêmement ambitieux. On peut citer le fournisseur de rivets qui était incapable de répondre à la demande dans le temps imparti. Boeing voulant à tout prix présenter son dernier né à l’heure a utilisé des rivets différents de ceux prévus. Malheureusement, cela a endommagé le premier exemplaire de l’avion et entraîné des retards supplémentaires.

Sortir un produit innovant comporte toujours une part non négligeable de risques et il est important de bien les appréhender. Boeing s’est lancé en 2004 dans un projet extrêmement innovant, du point du vue technologique et organisationnel. Cela a multiplié les risques et il y a certainement eu un manque de leadership dans la manière de mener le projet. Boeing a admis ne pas avoir exercé de contrôle suffisant vis-à-vis de ses partenaires et a d’ores et déjà annoncé que pour ses futurs programmes, plus de tâches seront effectuées en interne.

Auteur : Hicham BOUCHEMA

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