Marc GIGET, professeur-formateur en innovation

Rencontre avec... par Cécile SODJI 12 déc. 2012 0

C’est avec M. Marc GIGET, professeur-formateur en innovation en France et auprès d’élèves dans le monde entier, créateur de l’Institut Européen de Stratégies Créatives et d’Innovation et du Club de Paris des Directeurs de l’Innovation que nous nous entretenons ce mois-ci. Des pistes de réponses aux questions que nous nous posons : En quoi l’innovation apporte t’elle du bonheur ? Le développement humain reste t-il aujourd’hui l’objectif de l’innovation pour les étudiants et les entreprises ? Si l’innovation était une personne, qui serait-elle ?....

« Dans l’innovation, ce qui est intéressant, c’est la biodiversité des modèles. C’est comme un champ de fleurs, s’il n’y avait que des marguerites, on ne serait pas rendu ! ». Marc GIGET

KALYDEO : Qu’est-ce qui fait que l’innovation est au cœur de votre vie ?
Marc Giget : Ce qui m’anime, c’est chercher comment transformer des méga hertz en bonheur. Comment le progrès des sciences, des techniques, des connaissances se transforme, ou pas, en progrès humain ?

K : En quoi l’innovation apporte t’elle du bonheur ?
M.G. : Il y a toujours cette crainte que l’innovation, c’est de la technique qui remplace des gens. C’est faux globalement même si cela peut être vrai localement. Schumpeter a popularisé le processus de disparition de secteurs d’activité conjointement à la création de nouvelles activités économiques. Innovation en soi cela veut dire introduire quelque chose de nouveau. Franchement si ce « quelque chose de nouveau » est pire, ça n’a pas grand intérêt entre nous ! Comme je dis souvent, personne ne tombe amoureux d’un Wireless Access Protocol. Les gens ne défilent pas dans la rue pour réclamer du bifidus….ils veulent du bonheur ! Les gens ne veulent pas une ville numérique, ils veulent une ville où il fait bon vivre. Max Weber avait dit « la technologie a désenchanté le monde ». Il y a un discours sur l’innovation purement technique, brevets, R&D et puis il y a la société avec tous ses problèmes. Quand il n’y a pas de connexion entre les deux, ce n’est pas très intéressant. L’innovation comme nous l’avons appris des humanistes de la Renaissance a pour but d’améliorer la condition humaine, la relation entre les gens, la relation à la nature et la vie dans la cité. La ville c’est le lieu clé de l’innovation. Bientôt 2/3 de la population mondiale vivra dans les villes. Et cela peut engendrer de la violence. Développer la cité idéale c’est un mythe de la Renaissance qui revient partout. […]

K : Le développement humain reste t-il donc aujourd’hui encore l’objectif de l’innovation pour les étudiants et les entreprises ?
M.G. : Oui, plus on avance et plus on revient aux fondamentaux. Et les fondamentaux, ce sont les problématiques du Millénaire (cf. www.huitfoisoui.fr) : pauvreté et faim, éducation primaire, égalité des sexes, mortalité infantile, santé des mères, maladies, environnement durable, partenariat mondial. C’est la source vraiment de tout.

K : Que pensez-vous de l’innovation en France ?
M.G. : En décalage de 10 ans. Le débat français sur l’innovation est très local sauf dans les grandes entreprises internationalisées. Quand à l’international on travaille sur les objectifs du Millénaire et qu’en France on a des problèmes de relations entre les universités, le CNRS et les entreprises sur les pôles de compétitivité… on est un peu en décalage. On est passé de « Recherche & Développement » à « Innovation ». Dans beaucoup de pays, on réutilise aujourd’hui le terme « Progrès » et plus tellement d’ « Innovation ». […] On parle toujours des quelques mêmes grands programmes publics dans le nucléaire, l’aéronautique, l’espace (Airbus, Ariane…). Il y a des grandes entreprises leader mondiales dans l’environnement (VEOLIA, SUEZ) et la distribution électrique (REXEL, SONEPAR) mais l’appareil politico-administratif est resté très hexagonal. Il n’y a pas un flux de création d’entreprises nouvelles à fort potentiel. A contrario des allemands qui ont beaucoup d’entreprises moyennes leader dans le monde.

K : Qu’en est-il pour l’Europe ?
M.G. : Le renouveau de l’Europe, c’est une question fondamentale. Les relations entre crise et innovation sont très fortes. C’est parce qu’il y a crise qu’il y a innovation et parce qu’il y a innovation qu’il y a crise. […] Ce qui distingue l’innovation européenne, c’est sa diversité : l’Allemagne comme leader en technologies et en industrie, l’Italie en création, l’Angleterre en financement et dans les secteurs nouveaux de la santé, les biotechnologies ; Les Pays du Nord (Finlande, Suède, Norvège, Danemark, Pays-Bas, Suisse) car ce sont pays les plus innovants du monde. En Europe, deux villes sont très innovantes : au Nord Helsinki, au Sud Barcelone. Berlin et Copenhague, sont aussi des villes en transformation rapide.

K : Si l’innovation était une personne, qui serait-elle ?
M.G. : Le Docteur V. fondateur indien d’Aravind, qui en développant des technologies ultra perfectionnées et peu chères est devenu le leader mondial dans le traitement de la vue. Rodrigo Santos da Rocha Loures qui se démène au Brésil pour faire avancer les choses […] Ce sont des habitants de pays émergent qui m’impressionnent le plus actuellement parce qu’ils transforment leurs connaissances en progrès humain.

K : Pouvez-vous nous en dire plus sur l’innovation dans les pays émergents ?
M.G. : Les grands pays qui étaient les références en dynamique de l’innovation : la triade États-Unis, Europe, Japon, ne mènent plus le bal. On a l’émergence surtout de la Chine, de l’Inde et du Brésil, c’est-à-dire trois grands des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud). On commence à connaître les phénomènes de « reverse innovation » : des innovations créées dans ces pays reviennent vers nous. En France, c’est « l’effet Logan » : le véhicule défini pour une famille pauvre de pays de l’Est sur lesquels les constructeurs avaient rechigné à collaborer. Finalement Renault s’est lancé avec des aides de la Commission européenne sur le programme Phare pour l’aide aux pays de l’Est et maintenant cela se vend très bien chez nous parce qu’on a des pauvres aussi ! L’économie du partage qui se développe est par exemple aussi une influence venue des pays émergents. Quand j’étais gamin on ramassait les papiers d’argent (d’aluminium en fait) autour des chocolats « pour les petits chinois », aujourd’hui les chinois sont des leaders en efficacité de l’innovation. La Chine a les moyens d’investir en Afrique pour les matières premières. En éducation, il y a un grand programme de coopération d’1,5 milliard de dollars entre l’Inde et l’Afrique. Il y a beaucoup d’innovations dans le domaine agricole entre le Brésil et l’Afrique (c’est la même agriculture sub-tropicale). On est à l’ère de la coopération sud-sud.

K : Comment décririez-vous l’évolution de votre public aux mardis de l’innovation qui existent depuis 10 ans ?
M.G. : La génération montante est beaucoup plus internationale que celle qui a le pouvoir aujourd’hui qui est très franco-française. Aujourd’hui il est logique de s’intéresser au monde entier. Les français vont au Canada, en Chine et en Europe du Nord. La grande période de Silicon Valley est passée mais il y a quand même 40 000 diplômés de l’enseignement supérieur français qui travaillent dans la Silicon Valley. De toute façon pour réussir, il faut être un bon expert (ingénieur, mathématicien etc.) mais il faut être capable de mailler avec les autres pour faire avancer la condition humaine !

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